« Il a les yeux de sa mère », « c’est de famille par les femmes » : ce que la génétique confirme, ce qu’elle nuance, et ce qui relève plutôt de l’environnement des premiers mois de vie.
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Introduction
« Elle a les yeux de sa mère. » « Il tient de sa maman pour la taille. » Ces phrases reviennent dans presque toutes les familles, et elles portent une intuition juste : nos parents nous transmettent quelque chose. Mais quoi exactement, et dans quelle proportion ? La question intrigue, et les réponses circulant en ligne sont parfois surprenantes, voire erronées.
La génétique montre que la mère a bien un rôle particulier sur quelques points précis : l’ADN des mitochondries, la façon dont le chromosome X passe aux garçons, certains gènes dont l’activité dépend de leur origine parentale. À côté de cela, la grande majorité de nos caractéristiques, comme la taille ou la couleur des yeux, viennent de la combinaison des gènes des deux parents.
Cet article fait le tri entre ce qui est établi, ce qui est débattu et ce qui relève de l’idée reçue. Il aborde aussi ce que l’enfant reçoit de sa mère au-delà des gènes, sans jamais en faire un motif de culpabilité.
En bref
- L’enfant reçoit environ la moitié de son ADN du noyau de chacun de ses parents. La mère n’est donc pas la seule source des traits physiques.
- L’ADN mitochondrial, un petit génome de 37 gènes situé hors du noyau, vient uniquement de la mère.
- Un garçon reçoit son chromosome X de sa mère ; une fille en reçoit un de chacun de ses parents. Cela explique la transmission de certaines conditions, comme le daltonisme ou l’hémophilie.
- Une transmission de l’intelligence « par la mère » est une rumeur sans fondement scientifique : elle dépend de très nombreux gènes et de l’environnement.
- Au-delà des gènes, l’environnement de la grossesse et les premiers mois comptent, pour la mère comme pour le père, et sans logique de faute.
Comprendre l’hérédité
La moitié de chaque parent
Lors de la fécondation, l’ovule et le spermatozoïde apportent chacun 23 chromosomes. L’enfant reçoit donc environ la moitié de son ADN nucléaire de chaque parent, mais pas n’importe laquelle : les copies transmises sont tirées au sort, ce qui explique que des frères et sœurs ne soient pas identiques.
Pour la plupart des caractéristiques, comme la taille ou la couleur des yeux, ce sont de nombreux gènes, situés sur l’ensemble des chromosomes, qui interviennent, avec une part d’environnement pour certains traits. Il n’existe pas de gène unique « de la mère » qui décide de la ressemblance.
Ce que la mère apporte en plus
Deux éléments distinguent malgré tout la transmission maternelle : l’ovule fournit aussi le contenu de la cellule, dont les mitochondries, et la mère est la seule source du chromosome X d’un garçon. S’y ajoutent des mécanismes plus discrets, comme l’empreinte parentale, et des transmissions non génétiques, comme le microbiote.
Ce que l’enfant reçoit spécifiquement de sa mère
L’ADN mitochondrial
Pourquoi c’est intéressant. Les mitochondries sont les « centrales énergétiques » des cellules. Elles possèdent leur propre petit ADN, circulaire, de 37 gènes. Lors de la fécondation, seul le matériel génétique du spermatozoïde pénètre dans l’ovule : toutes les mitochondries viennent donc du cytoplasme de l’ovule, et l’ADN mitochondrial est transmis par la mère.
Ce que cela implique. Cette transmission uniquement maternelle est utilisée en généalogie génétique pour retracer une lignée maternelle. Elle explique aussi qu’une anomalie de l’ADN mitochondrial puisse passer de la mère à ses enfants, garçons ou filles.
À garder en tête. L’ADN mitochondrial est minuscule par rapport à l’ADN du noyau : plus de 90 % des protéines des mitochondries sont codées par des gènes du noyau, issus des deux parents. Les maladies mitochondriales peuvent donc avoir une origine nucléaire comme mitochondriale. Une étude de 2018 avait rapporté des cas de transmission paternelle dans trois familles, mais l’interprétation reste controversée : des travaux ultérieurs pointent plutôt des artefacts techniques liés à des fragments d’ADN mitochondrial insérés dans le noyau.
Le chromosome X
Pourquoi c’est intéressant. Une fille a deux chromosomes X (un de chaque parent), un garçon en a un seul, reçu de sa mère. Les gènes portés par ce chromosome ont donc un mode de transmission particulier.
Exemple concret. La perception des couleurs dépend de gènes situés sur l’X. Chez un garçon, elle est déterminée par le seul X hérité de sa mère. Une femme porteuse d’une variante du daltonisme sur l’un de ses X n’est généralement pas daltonienne, car son second X compense, mais elle peut transmettre la variante : un fils sur deux sera alors daltonien et une fille sur deux porteuse. Le même schéma vaut pour l’hémophilie.
À garder en tête. Cela explique pourquoi ces conditions sont bien plus fréquentes chez les hommes (environ 8 % des hommes pour une forme de daltonisme, contre moins de 1 % des femmes). Cela ne signifie pas que tous les traits des garçons viennent de leur mère.
L’empreinte parentale
Pourquoi c’est intéressant. Pour un petit nombre de gènes, seule la copie héritée de l’un des deux parents est active. C’est ce qu’on appelle l’empreinte génomique parentale : la même variante n’a pas le même effet selon qu’elle vient de la mère ou du père.
Exemple concret. Les syndromes de Prader-Willi et d’Angelman concernent la même région du chromosome 15 : dans l’un, c’est la contribution paternelle qui est absente, dans l’autre, la contribution maternelle. Ce sont des situations rares.
À garder en tête. Ce mécanisme est réel, mais il concerne un nombre limité de gènes. Il n’a rien à voir avec l’idée selon laquelle la mère « transmettrait » les capacités de l’enfant.
Le microbiote
Pourquoi c’est intéressant. Le microbiote est l’ensemble des micro-organismes qui vivent dans notre corps. Une étude publiée dans Cell Host & Microbe en 2018 (Ferretti et coll.) a montré que des bactéries maternelles se transmettent à l’enfant dès les premiers instants, lors de l’accouchement, puis avec l’allaitement et le contact peau à peau, et que certaines semblent persister plus que d’autres.
À garder en tête. Ce n’est pas un héritage génétique, et ce n’est pas un jugement sur la façon dont un enfant est né ou nourri : de nombreux facteurs interviennent, et un microbiote se construit dans la durée.
L’environnement de la grossesse et des premiers mois
Pourquoi c’est intéressant. Le champ des « origines développementales de la santé et des maladies » (DOHaD) étudie comment l’environnement pendant la vie fœtale et la petite enfance influence la santé à long terme. Il est né dans les années 1980 des travaux de David Barker, et l’épigénétique lui a apporté une base biologique. Les épigénétiques sont des marques qui modulent l’activité des gènes sans modifier la séquence de l’ADN.
Les repères actuels. L’alimentation, le stress, l’exposition à certains toxiques ou le microbiote font partie des facteurs étudiés. Les « 1 000 premiers jours » désignent la période allant de la conception aux deux ans de l’enfant.
À garder en tête. Ces liens reposent surtout sur des associations observées dans des populations : elles ne prouvent pas qu’un facteur précis provoque une maladie chez un enfant donné. Et cette période concerne la future mère comme le futur père : il ne s’agit pas de faire porter la responsabilité aux mères.
Idées reçues
« L’intelligence vient de la mère »
Cette affirmation revient régulièrement en ligne, sans s’appuyer sur de nouvelle recherche : elle vient d’un billet de blog, qui reprenait divers arguments. L’un d’eux est exact mais mal interprété : l’empreinte parentale existe, mais elle ne concerne que quelques gènes. Les capacités cognitives dépendent de très nombreux gènes répartis sur tous les chromosomes, hérités des deux parents, et de facteurs familiaux, sociaux et éducatifs.
« Les yeux et la taille viennent de la mère »
Ces caractères dépendent de nombreux gènes venus des deux parents. Un enfant peut ressembler davantage à l’un des deux sans que ce soit une règle de transmission.
Ce que dit la science
Sur l’ADN mitochondrial, les données sont solides : les mitochondries sont héritées de l’ovule et l’ADN mitochondrial provient uniquement de la mère. Une revue de Nature Reviews Genetics (2021) conclut que les preuves d’une transmission biparentale sont rares et controversées, et que les études récentes ne soutiennent pas une transmission paternelle. Elles soulignent que des segments d’ADN mitochondrial insérés dans le noyau peuvent créer un artefact qui imite ce phénomène.
Sur le chromosome X, l’hérédité récessive liée à l’X est bien établie par des décennies de génétique médicale. L’empreinte parentale, décrite depuis les années 1980, est documentée chez tous les mammifères et explique certaines maladies humaines, comme celles de Prader-Willi, d’Angelman ou de Beckwith-Wiedemann.
Sur l’environnement précoce, les données de la famine néerlandaise de 1944-1945 ont nourri le champ de la DOHaD. Une communication de l’Académie nationale de médecine (2018) rappelle que des expositions comme un environnement nutritionnel défavorable, un stress important ou un déséquilibre du microbiote sont associées à des maladies métaboliques ou à des allergies, tandis que l’activité physique ou une consommation d’oméga-3 pendant la grossesse sont associées à des effets protecteurs. Ce sont des associations : elles ne permettent pas d’affirmer une cause à effet chez un individu.
Conseils pratiques
- Vous pouvez noter les antécédents de santé de votre famille, côté maternel comme paternel, et en parler à votre médecin. Si une maladie génétique est connue dans la famille, une consultation de génétique permet d’évaluer les risques de transmission.
- Pour la grossesse et l’allaitement, une approche simple consiste à suivre les recommandations de votre médecin ou de votre sage-femme, plutôt que de multiplier les compléments alimentaires de sa propre initiative.
- Si vous faites un test ADN d’ascendance, gardez à l’esprit qu’il retrace des origines, mais qu’il ne remplace pas un avis médical.
- Si une transmission maternelle vous inquiète, l’idée n’est pas de chercher un coupable : elle sert surtout à mieux se connaître et à se faire accompagner.
Questions fréquentes
Un enfant a-t-il plus de gènes de sa mère que de son père ?
Non. L’ADN du noyau vient pour moitié de chaque parent. La mère fournit en plus l’ADN mitochondrial, qui ne compte que 37 gènes, contre environ 20 000 dans le noyau.
Une maladie mitochondriale peut-elle se transmettre par la mère ?
Oui, quand l’anomalie porte sur l’ADN mitochondrial. Elle peut alors concerner les garçons comme les filles. Beaucoup de maladies mitochondriales ont toutefois une origine dans l’ADN du noyau. Une consultation de génétique permet d’y voir clair.
Les garçons ressemblent-ils plus à leur mère ?
Pas de façon générale. Ils reçoivent leur chromosome X de leur mère, ce qui compte pour certains caractères liés à l’X, mais la ressemblance physique dépend de nombreux gènes venus des deux parents.
L’intelligence se transmet-elle par la mère ?
Non, c’est une rumeur. Elle dépend de nombreux gènes de tous les chromosomes et de l’environnement.
L’alimentation de la mère change-t-elle les gènes de l’enfant ?
Non, la séquence de l’ADN ne change pas. Certains facteurs, dont la nutrition, sont associés à des modifications épigénétiques qui modulent l’activité des gènes, mais les effets restent difficiles à mesurer et ne sont pas déterministes.
Peut-on retracer sa lignée maternelle par un test ADN ?
Oui, l’ADN mitochondrial est utilisé en généalogie génétique, précisément parce qu’il est transmis par la mère.
Conclusion
Ce que les enfants héritent de leur mère est à la fois plus modeste et plus riche qu’on ne le dit : quelques mécanismes précis, comme l’ADN mitochondrial et le chromosome X, et un environnement de départ que la mère partage avec le père, la famille et la société. La plupart de nos traits résultent d’un mélange, qui rend chaque personne unique.
Comprendre ces mécanismes permet surtout de relativiser : ni les gènes, ni les premiers mois de vie ne font tout, et les habitudes de santé se construisent tout au long de la vie, à tout âge et à son rythme.
À propos de cet article
Les informations proposées sont générales et ne remplacent pas l’avis d’un médecin, d’un généticien ou d’une sage-femme. Pour toute question sur une maladie héréditaire, sur un projet de grossesse ou sur la prise de compléments pendant la grossesse ou l’allaitement, demandez conseil à un professionnel de santé.
Sources
- Padiath Q. S. Anomalies de l’ADN mitochondrial. Manuel MSD, révision de juin 2025.
- Biparental inheritance of mitochondrial DNA revisited. Nature Reviews Genetics, 2021.
- Luo S. et coll. Biparental inheritance of mitochondrial DNA in humans. PNAS, 2018.
- Ferretti P. et coll. Mother-to-infant microbial transmission from different body sites shapes the developing infant gut microbiome. Cell Host & Microbe, 2018;24:133-145.
- Gabory A., Dandolo L. Épigénétique et développement : l’empreinte parentale. Médecine/Sciences, 2005;21:390-395.
- Le concept des origines développementales de la santé. Médecine/Sciences, 2016;32:15-20.
- Storme L. et coll. Le fœtus et son environnement. Académie nationale de médecine, communication du 5 juin 2018.
- Encyclopædia Universalis. Hérédité du daltonisme. ; Larousse Médical. Hémophilie.
- Article de vérification des faits sur la rumeur « l’intelligence vient de la mère », pieuvre.ca.
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